Vers une impasse au Mali

Le 25 mars 2012, Dans Décryptage, Par Caludia Togbe

Contrairement à la mémoire collective au sein du monde arabe, il semblerait que les Africains au sud du Sahara aient été convaincus depuis les indépendances que les révolutions pacifiques ne fonctionneraient jamais dans leurs pays. D’où le fait que l’on assiste encore à des coups d’Etat dans des pays où l’on aurait pourtant cru cette […]

Contrairement à la mémoire collective au sein du monde arabe, il semblerait que les Africains au sud du Sahara aient été convaincus depuis les indépendances que les révolutions pacifiques ne fonctionneraient jamais dans leurs pays. D’où le fait que l’on assiste encore à des coups d’Etat dans des pays où l’on aurait pourtant cru cette option éliminée par le franchissement de paliers, si infinitésimaux soient-ils, menant impérativement à la démocratie et à un Etat de droit.
La situation sécuritaire au Mali exacerbée par le retour des Touaregs de Libye d’une part et les affrontements depuis février 2012 d’autre part était assez préoccupante certes, mais ne laissait néanmoins pas deviner un scénario-catastrophe comme celui du jeudi 22 mars 2012.
Ce qui aurait pu être prévisible a contrario, c’est la non tenue à bonne date de l’élection présidentielle initialement prévue pour avril 2012. Ceci pour deux raisons majeures :
–    L’insécurité grandissante au nord Mali favorisée par la grande organisation des rebelles qui ont réussi à forger différents mouvements en un seul, le MNLA, avec de possibles liens avec Aqmi, un état-major et une cellule pensante visiblement bien structurée.
–    Deuxième raison, c’est qu’en dépit de la date imminente du scrutin, il semblerait que les conditions pour la mise en place du dispositif électoral soient loin d’être remplies. C’est d’ailleurs cet aspect de la situation qui a fait croire à certains que le Mali frôlait le climat politique qu’avait volontairement instauré Laurent Gbagbo à maintes reprises, repoussant inlassablement l’organisation de l’élection pour laquelle il avait certainement quelque appréhension. Quoique les deux situations de la Côte d’Ivoire à cette période et du Mali actuel ne sont pas semblables. C’est aussi l’un des arguments-force des putschistes dirigés par le capitaine Amadou Sanogo, qui justifient également leur acte par l’ »incapacité d président destitué à gérer la situation sécuritaire » à laquelle est confronté le Mali ».
La question reste tout de même posée de savoir si une élection aurait pu effectivement être organisée avec les attaques incessantes des rebelles contre les forces maliennes moins équipées que les rebelles et donc frustrées pour les revers essuyés depuis trois mois.
Mais en définitive, l’élément autour duquel il est utile de focaliser l’attention, c’est la situation actuelle au Mali et notamment à Bamako. On ne saurait assimiler le coup d’Etat du 22 mars à un « coup d’Etat démocratique ». Les deux notions de « coup d’Etat » et «démocratique » ne peuvent en effet ni être assimilables, ni inclusives et l’une ne pourrait en aucune manière justifier l’autre. Ce sont sans doute plutôt des forces centrifuges d’un Etat démocratique, ou en voie de démocratisation.
Par contre, il aurait été adéquat d’évoquer l’idée d’un coup d’Etat salutaire qui aurait pu être justifié si l’intervention avait été sollicitée par la classe politique malienne, ce qui n’a pas été le cas. La situation n’est donc en rien semblable au coup d’Etat de Salou Djibo au Niger, souhaité par la classe politique, après les dissolutions successives des institutions de la République dont les responsables faisaient pièce à la volonté de Mamadou Tandja de s’éterniser au pouvoir.
Il ne serait donc pas non plus raisonnable de croire en définitive que la mauvaise gouvernance suffit à expliquer et à tolérer le déclenchement d’une guerre ou l’exercice d’un coup d’Etat. Au Liberia, Charles Taylor s’était bien servi de la mauvaise gouvernance du régime de Doé, autocratique et dictatorial, pour manipuler et forger sa rébellion.
C’est d’ailleurs le modèle nigérien qui permet d’avoir accès aux intentions probables des dirigeants du Comité National pour le Redressement de la Démocratie et la Restauration de l’État (CNRDR). D’abord, le coup d’Etat n’assure en aucune façon une stabilisation de la situation sécuritaire malienne, avec les volontés indépendantistes des Touaregs de l’Azawad.
Il faut  noter dans le même temps que la probabilité pour que des éléments du MNLA négocient avec les putschistes actuels en faveur d’accords n’est pas exclue. Compte tenu des nombreux enjeux dans la région et des trafics qui s’y font également, il faut espérer que lesdits accords ne détournent pas l’attention des soldats maliens sur la mission dévolue en principe à l’armée.
Ensuite, le comportement de la société malienne sera déterminant sur la suite que les putschistes donneront à la gouvernance de l’Etat. S’ils ont l’impression d’être applaudis, remerciés par ne serait-ce qu’une partie de la population, ou d’avoir mené une action pour répondre au poids de la mémoire collective avec la politique d’autiste de Amadou Toumani Touré, ils pourraient y voir une sorte de légitimité et alors, le danger serait que par la suite, ils trouvent le moyen de s’éterniser au pouvoir, comme l’a fait Daddis Camara pour la Guinée, après une gouvernance despotique de Lansana Conté. Et cette théorie de l’accès au pouvoir ou de la volonté de s’y éterniser par l’ultime but d’accaparement des rentes ou pour la puissance que procure la gestion du pouvoir en Afrique s’appliquerait alors aussi au Mali, non pas en tant que fondement du coup d’Etat nécessairement, mais éventuellement en tant qu’argument qui pourrait justifier le statut quo du coup d’Etat.
Enfin, il faut croire que ce dernier schéma est fort probable dans la situation actuelle, puisque contrairement aux putschistes de Mamadou Tandja, le capitaine Amadou Sanogo et ses hommes ne se sont pas formellement prononcés sur le calendrier d’organisation de l’élection présidentielle, ni même sur un transfèrement du pouvoir aux civils comme voulait le faire Jean-Marie Doré, communément désigné par la classe politique guinéenne après que Daddis Camara ait été blessé par son aide de camp en Guinée en 2010. D’ailleurs dans le présent cas, les institutions de la République avaient été systématiquement dissoutes, ce qui exclut mais ne rend pas impossible non plus un appel éventuel aux civils pour la gestion commune du pouvoir, en attendant l’élection. la formation du prochain gouvernement provisoire permettra de répondre à nombre d’interrogations sur les réelles intentions du Comité
Par conséquent, et aux dires des putschistes, il ne faudra espérer une élection présidentielle au Mali, qu’à partir du moment où la situation sécuritaire serait résolue. Le problème, c’est que les Touaregs du MNLA ne démordront pas aussi facilement dans leurs aspirations à la sécession. Donc au final, le Mali s’enfonce lentement dans une véritable impasse.

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