Le Mali à l’épreuve d’un scénario catastrophe

Le 3 août 2012, Dans Décryptage, Politique, Par Caludia Togbe

Entre les balbutiements de la CEDEAO et la nouvelle stratégie du président intérimaire du Mali, la question de sécurité dans le pays ne cesse d’empirer. Il faut tout de même noter que deux grands risques guettent les maliens, quand bien même il y aurait une volonté de plus en plus affirmée de stabiliser le pays […]

Le règne des islamistes au Mali, ou l’instauration du non-droit en Afrique de l’ouest

Entre les balbutiements de la CEDEAO et la nouvelle stratégie du président intérimaire du Mali, la question de sécurité dans le pays ne cesse d’empirer. Il faut tout de même noter que deux grands risques guettent les maliens, quand bien même il y aurait une volonté de plus en plus affirmée de stabiliser le pays et d’y instaurer une démocratie électorale, mais surtout un Etat de droit.
Le premier risque est de parvenir à un schéma selon lequel une solution armée ou non est trouvée pour combattre les islamistes. Mais cette option ne prend pas en compte la présence ou la collaboration des Touaregs.
Deuxième risque, c’est que l’effectivité de la violence « légitime » détenue par les bérets verts maliens ne crée une situation de désordre social qui exaspère les populations, les pousse à se rebeller, et surtout pousse hors des frontières les bérets rouges. Ces derniers, du moins pour certains, ont déjà trouvé refuse au Liberia, connu comme étant un pays fragile de la région ouest africaine. Il faudrait pourtant à tout prix éviter que le ressentiment et la volonté de vengeance de ces derniers ne les encourage à pactiser avec des islamistes, ou encore avec d’autres groupes rebelles de la région, en vue de déstabiliser des adversaires communs ou personnels. Le rétablissement de la paix serait à plus d’un titre bénéfique pour ce pays et pour tous les autres qui l’entourent.
Pour parvenir à une solution durable et bénéfique pour tous, et c’est ici l’un des dangers qui guettent le pays, il faudrait dans toutes les options de résolution du conflit au nord notamment, mais aussi au sud, associer les Touaregs. Ceci est d’autant plus crucial que c’est justement le fait de les avoir écarté durant de nombreuses années qui a entraîné en partie cette vague de violence, de non droit et d’établissement d’un islam radical.
Une autre bonne raison de les impliquer, en tant que facteur de sécurité de la résolution de la crise, c’est qu’au-delà de tout, et contrairement aux forces de sécurité du Mali, de la CEDEAO, de l’Union Africaine, les Touaregs ont la maîtrise et la connaissance des territoires du désert, des zones grises, comme des zones potentiellement meurtrières pour les forces de sécurité qui pourraient combattre les islamistes. Les Touaregs devraient donc indéniablement participer à la définition de stratégies de défense et de récupération des territoires désertiques. Autrement, l’on pourrait assister à une débâcle des forces de sécurité qui pourraient être déployées pour combattre les islamistes. Il ne suffirait donc pas seulement d’une armée, et des moyens militaires pour oser une opération qui s’avérerait séductrice pour les populations en mal de paix, mais désastreuse pour les soldats au front et les pays qui les auraient envoyés. La maîtrise de la géopolitique du Sahel y sera déterminante, et plus que les experts qui n’y sont jamais allés, les Touaregs sauraient aider à prendre les mesures adéquates, sinon au moins, des mesures de prudence.
Au final, il ne faudrait pas perdre de vue que l’ennemi ici, c’est la nébuleuse Al Qaïda et des groupes qui lui sont plus ou moins affiliés. Leur objectif, c’est de parvenir à déstabiliser l’occident, et tout ce qui peut lui être imputé, venir de lui, ou protégé par lui. Ils ont d’ailleurs réussi, en frappant la première puissance et d’autres pays développés, sur leur propre territoire. Et c’est dans cette optique qu’ils mènent des actions provocateurs à l’encontre de la société internationale, en détruisant des biens inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, ou en instaurant la terreur dans les lieux conquis. Ils espèrent provoquer les occidentaux, obtenir une réaction vive de ceux-ci, et les traîner une fois encore dans une guerre d’usure, probablement en Afrique cette fois-ci.
En dehors de la confrontation « directe » et pourtant asymétrique entre puissances et terroristes, il semble, compte tenu d’un certain nombre d’événements, que la volonté d’Al Qaïda soit désormais d’assouplir l’organisation, soit de la décentraliser, aux fins de permettre à des groupes locaux de prendre des initiatives, en fonction des opportunités de terrain. C’est sur ce schéma qu’agissent les groupes islamistes radicaux au nord du Mali, et ne pas parvenir à mettre un terme à leur expansion serait une catastrophe innommable pour l’Afrique de l’ouest dont la déstabilisation ne serait qu’un aspect minime de l’ultime but de l’organisation terroriste.
Le scénario catastrophe présage d’une recrudescence des actions des islamistes, contre les occidentaux, par eux-mêmes terroristes connus, et /ou par des nationaux, ce qui se remarque de plus en plus d’ailleurs. Et en dehors de l’occident, on verrait s’éveiller une armée d’islamistes radicaux surpuissante, endormie de longues décennies, prenant le temps de recruter massivement les chômeurs, les pauvres, les déscolarisés, les minorités ethniques, prête à livrer une guerre impitoyable à ce qu’ils estiment être les non-croyants, et accomplir ainsi le grand rêve d’Al Qaïda et de Ben Laden : la victoire et la souveraineté planétaire du califat.
Pourtant, il existe des mesures pour éviter ce scénario. Et ceci consisterait à utiliser à présent contre eux, l’une des forces ou plutôt ce qui a été longtemps considéré comme tel par les islamistes, à savoir les liens qui durant des années se sont patiemment mais sûrement consolidés entre responsables des divers groupes islamistes et familles des régions présentement assiégées. Ansardine a par exemple par le biais de ses leaders, intégré les familles des Touaregs, en épousant les filles Touaregs, et en les côtoyant en vue de maîtriser les routes du désert et ses dynamiques. Les actions des islamistes ont par la suite consisté à venir en aide aux familles touaregs, aux communautés, en accomplissant des œuvres humanitaires, au moment où le gouvernement central de Bamako avait délaissé ces derniers durant des décennies. Il s’est donc instauré un climat de confiance et de bon voisinage, qui faisait visiblement partie de la stratégie des islamistes.
Il faudrait pouvoir utiliser leurs propres tactiques contre eux, pour arriver à les combattre. Non pas que ce serait la seule alternative, mais au moins l’une des solutions disponibles.
Leurs modes de vie, forces et faiblesses devraient depuis le temps être connus de leurs épouses originairement Touaregs, ainsi que des personnes qui les ont approchées.  La multiplicité des solutions est d’ordre décisif pour le pays, mais davantage, la précision et la détermination dans les actions à venir.

Gouvernance politique et violences sociales au Nigeria

Le 10 novembre 2011, Dans Développement, Politique, Par Caludia Togbe

Il serait illusoire de passer en revue les événements socio-politiques de l’Afrique de l’ouest ces dernières semaines sans évoquer la question de la violence au Nigeria en tête d’affiche. Les mesures du gouvernement de Goodluck Jonathan pour faire cesser cette spirale de violence semblent s’essouffler. Trois jours après la descente des forces de l’ordre pour […]

Il serait illusoire de passer en revue les événements socio-politiques de l’Afrique de l’ouest ces dernières semaines sans évoquer la question de la violence au Nigeria en tête d’affiche. Les mesures du gouvernement de Goodluck Jonathan pour faire cesser cette spirale de violence semblent s’essouffler. Trois jours après la descente des forces de l’ordre pour déloger les terroristes, ces derniers frappent à nouveau, causant plus d’une centaine de victimes. Les négociations y sont passées. L’argument de la force aussi. En vain.

Géo localisation de Boko Haram au Nigeria

L’Etat de Borno: l’une des régions les plus déshéritées du Nigeria. Pendant longtemps, Maiduguri sa capitale, a été une ville où musulmans et chrétiens coexistaient en toute quiétude. Les habitants n’étaient pas encore regardants sur la tenue vestimentaire des femmes, ni la vie joyeuse de la ville, avec ses nombreux débits de boisson et ses prostituées. Dans cette région au climat austère, on pouvait cependant se rendre à l’évidence de la paupérisation ambiante. Beaucoup de jeunes étaient abandonnés à eux-mêmes dans les rues, à défaut d’un système éducatif adéquat et organisé.

Les écoles coraniques ont pris la relève, grâce aux connections avec des institutions religieuses ou organisations humanitaires dans le monde arabe, dont ils bénéficiaient du financement. Puis la secte Boko Haram s’est faite pionnière de cette récupération de jeunes « délaissés », ainsi que le porte-parole du peuple en proie à la pauvreté. Le problème: le nom du groupe signifie en langue haoussa: « l’éducation occidentale est un péché ».

Jusqu’à la répression de 2009, les combattants islamistes étaient actifs dans leur fief de Maiduguri, capitale de l’Etat de Borno (nord-est), près des frontières du Cameroun, du Niger et du Tchad. Depuis, la situation de leur base reste inconnue.

Evolution de la secte

De 2004 à 2009, le groupe prend de l’ampleur, et on lui impute de nombreuses attaques de postes de police, et de nombreux accrochages avec les forces de sécurité fédérales. Le groupe Boko Haram s’est employé à recruter ses membres parmi les jeunes défavorisés de l’état de Borno, puis les a endoctriné. L’affaire des caricatures de Mahomet va révéler la secte au monde entier. Les manifestations qu’elle a organisées le 19 février 2006 vont se muer en actes de violence dirigés contre les chrétiens. Elles font 15 morts. De nombreuses boutiques appartenant à des chrétiens et des églises sont saccagées ou incendiées.

En juillet 2009, ils lancent une vaste offensive dans 4 Etats du nord du Nigeria, mais la contre-offensive de l’armée est d’une rare violence, et plus de 1000 combattants de Boko Haram sont tués, puis leur leader capturé et exécuté par les commandos nigerians. Et pourtant, les attentats sont loin de connaître un terme.

Contexte politique

Bien que le principe du « Zoning » ne soit pas inscrit dans la Constitution, en tant qu’accord interne au Parti Démocratique du Peuple (PDP), parti par ailleurs dominant au Nigeria, l’un des principes majeurs prévoit une alternance du pouvoir entre chrétiens et musulmans tous les deux mandats, soit tous les huit ans. Le mandat de 2007 d’Umaru Yar’Adua, musulman du Nord, étant son premier mandat, après la gouvernance de Olusegun Obasanjo, le candidat à la présidentielle de 2011 aurait dû être de fait, un musulman.

En se présentant puis en remportant les présidentielles, Goodluck Jonathan a mis fin à ce principe d’alternance, compte tenu de son origine, situation qui a révolté nombre de musulmans opposés. Du côté de la secte Boko Haram, on assiste plutôt à une résurgence de la violence.

Jusqu’à récemment, Boko Haram était actif dans le Nord-est du pays uniquement. Ses activités se focalisaient essentiellement dans les Etats de Borno, Yobe, Bauchi et Adawa. Néanmoins, le 26 août 2011, Boko Haram crée la surprise en perpétrant un attentat suicide contre le siège de l’ONU à Abuja, qui a fait 24 morts. Désormais, la secte veut faire comprendre qu’elle peut frapper aussi bien dans les Etats du nord du pays, mais également dans le centre. Et mieux, qu’elle peut se faire présente et semer la terreur, y compris en présence des forces de sécurité. D’où les cibles que constituent les postes de police, les centres de renseignement les plus sécurisés, puis le cœur même de la présence de l’organisation universelle au Nigeria, l’un des géants économiques du continent africain.

La democrazy du pays le plus peuplé du continent

D’aucuns redoutent une connexion récente ou même lointaine de Boko Haram avec Al Qaida. Et ceci, en raison des moyens de plus en plus sophistiqués du groupe mais également des modes d’action que constituent les attentas-suicide de membres de la secte. Une réalité fort probable, mais loin d’être étonnante.

Il faut croire que l’idéologie de la secte a connu une mutation dans le temps. Au départ, il était question de combattre la mauvaise gouvernance du pouvoir en place, ou de celui décentralisé, laissant les populations à l’épreuve de la misère, sans appui social ni économique. Il fallait donc pour répondre favorablement à leurs revendications, établir un Etat islamique et faire appliquer rigoureusement la charia dans les 36 Etats du Nigeria.

Puis, la question de la religion a opposé Boko Haram à d’autres groupes musulmans. Les points de discorde reposaient soit sur l’interprétation du livre saint, soit sur l’application stricte de la charia ou encore sur les critiques à l’égard du mouvement.  Les autres religions, en particulier celle chrétienne ne sera pas non plus épargnée. En ce qui concerne les institutions politiques et liées à la sécurité, c’est monnaie courante. Il en est de même pour les assassinats perpétrés à l’encontre de responsables politiques. D’aucuns en arrivent même à voir dans la même secte Boko Haram un monstre à trois têtes dont l’une se chargerait des crimes politiques auxquels l’on assiste indépendamment de l’activité terroriste du groupe.

La secte aurait fini par faire de religion et de politique, deux éléments indissociables de la gouvernance au Nigeria. Et pour ce faire, tous les moyens seront bons pour mener la lutte, y compris une alliance avec Al Qaida. La force utilisée par les autorités pour venir à bout de ce mal n’est certainement pas la meilleure. Mais au-delà, en dehors des négociations menées ou à venir auprès des membres de Boko Haram, demeurer dans le statut quo en ce qui concerne la gouvernance locale et la situation sociale des habitants ne permettra certainement pas de résoudre un fléau plus à encrage de paupérisation qu’autre chose.

Le diabolicus hitléricus au Nigeria n’est ni le terrorisme, ni Boko Haram, mais plutôt le tandem « gouvernance politique et pauvreté ».