Le Burkina Faso et ses derniers soubresauts

Le 20 janvier 2012, Dans Politique, Par Caludia Togbe

  1-      Bref aperçu de la situation sociopolitique et économique du Burkina Faso Etat du tissu social : une crise de confiance en plein essor A la suite du mouvement révolutionnaire des années 1980 et des bouleversements qui s’en sont suivis, sont apparus une politique attentiste de la part du peuple puis l’ajustement structurel avec son […]

 

1-      Bref aperçu de la situation sociopolitique et économique du Burkina Faso

Etat du tissu social : une crise de confiance en plein essor

A la suite du mouvement révolutionnaire des années 1980 et des bouleversements qui s’en sont suivis, sont apparus une politique attentiste de la part du peuple puis l’ajustement structurel avec son lot de difficultés économiques et sociales. Après plus de deux décennies de gestion du pouvoir, le leader du pays des hommes intègres a de plus en plus du mal à contenir les velléités de révolte du peuple. Avec une société civile embryonnaire et une opposition qui fonctionne quasi hors-système, la question se pose de savoir à quoi aboutiront les relents de protestation survenus au premier semestre de l’année 2011 dans le pays.

Sur le plan démographique, la population burkinabè croît à un rythme exponentiel. Dans l’éventualité où le taux annuel de croissance de la population burkinabè estimé à 3% reste constant, la population aura presque doublé d´ici l’année 2025. Autrement dit, il y aura plus de 25 millions de Burkinabè peuplant le territoire dans un peu plus d’une décennie, alors qu’actuellement ils peuvent être évalués à près de 14 millions de personnes. Or, en raison de sa forte dépendance aux recettes à l’export, en particulier celles découlant des exportations du coton, le pays est d’autant plus sujet aux crises financières internationales, à l’instabilité des cours des matières premières, qu’aux caprices de la pluviométrie.

L’instabilité de la situation politique du pays, mais aussi la fragilité de celles sociale et économique peuvent laisser craindre que le pays se trouve exposé à des risques de crises dont l’ampleur pourra dépendre de la nature et de la profondeur des causes à la base.

Les signaux peuvent dès lors provenir de l’interne, soit d’une élection contestée, suivie de l’éventualité d’une manifestation réprimée et donc d’un durcissement du régime. Soit provoqués par des transformations à l’externe, et donc d’une hausse importante des prix des denrées alimentaires, ce qui est fort probable au vu de l’évolution de la conjoncture financière et celle économique internationale, ce qui pourrait entraîner une vague de contestations estudiantines, syndicales, sociales, ou foncières. Le scénario le plus critique sera l’éventualité d’une imbrication de tous ces éléments à la fois, les uns entraînant d’autres, autrement dit, un effet domino embrasant tout le pays.

En revanche, il est encore fort possible d’éviter de tels scénarii, mais ceci, au prix de grandes réformes pour aboutir à une accalmie durable. Il s’agit d’avoir les meilleures réactions afin de garantir la sécurité aussi bien alimentaire, sanitaire, foncière que juridique, une option qui gagnerait à rétablir la confiance du peuple burkinabè envers ses dirigeants, mais également à améliorer le climat socio politique.

D’ailleurs, contrairement à d’autres pays de la sous-région, le régime de croissance du Burkina Faso fait état du fait que le pays avait déjà été peu touché par la crise financière internationale de 2007, avec toutes les déconvenues qui avaient suivi.  Et ceci, avec un différentiel de moins de trois points du PIB entre 2006-2008 et 2009-2010[1]. Des indicateurs qui reflètent quelque peu un décalage d’ascenseur entre le niveau de vie des populations et les chiffres macroéconomiques du secteur économique.

Une situation conjoncturelle relativement appréciable

En 2010, la croissance de l’activité économique a enregistré une accélération par rapport à 2009. Ainsi, le taux de croissance du PIB en termes réels est passé sur les deux années de 3.2 % à 5.7 %. Les perspectives économiques en 2010 tablaient sur un niveau de croissance plus important, pour 2011 et 2012, avec des taux respectifs de 6.5 % et 6.2 %. Mais les conditions climatiques peu adéquates sur la totalité du territoire ont provoqué une légère baisse de ces prévisions, provoquant par la même occasion, une augmentation des dépenses du pays et du niveau de la dette.

Le remaniement de la répartition sectorielle du PIB en 2010 témoigne pour sa part des efforts faits par le gouvernement pour contenir la crise financière internationale, puis celle sociale par à-coups. Comparativement à l’année précédente, les investissements réalisés dans les filières que constituent l’agriculture, la pêche, l’élevage et la sylviculture ont permis d’enregistrer une forte croissance dans les dites filières,  à savoir 4.6 % en 2010. Mais une fois encore, ces résultats notables ont été conditionnés par une bonne répartition spatio-temporelle de la pluviométrie. Le Burkina Faso a d’ailleurs récemment pris la mesure du phénomène, en privilégiant ou plutôt en diversifiant ses investissements à l’endroit de l’extraction et de l’exportation de l’or (+ 40% en 2010) par rapport au coton. En réaction,  les ressources tirées de l’or sont évaluées à 57 % des produits à l’exportation, contre 23 % pour le coton. L’avantage en est que même en l’absence de pluviométrie, le pays pourrait tout de même engranger des recettes, pour ainsi contourner sa dépendance envers la rente cotonnière, qui définitivement, ne saurait échapper aux conditions pluviométriques imprévisibles dans ce pays aride, enclavé au cœur du Sahel.

Le secteur des industries manufacturières et extractives a aussi connu une forte croissance, grâce à la part consacrée dans le PIB, puis à la mise en exploitation de la plus grande mine d’or (Essakane), favorisant une progression de la production de ce minerai.

Quant au secteur tertiaire, il a bénéficié en 2010 par exemple, des retombées des grands événements organisés. Il s’agit entre autres du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou, de la Semaine nationale de la culture, du Salon international du tourisme et de l’hôtellerie, du Cinquantenaire de l’indépendance du Burkina Faso, mais également de l’élection présidentielle. Les réformes initiées dans le domaine des transports et de la banque ont davantage contribué à accroître la croissance de ce secteur, qui devrait continuer à se développer, avec une croissance de 7 % en moyenne par an.

L’administration publique non plus n’est pas restée en marge des réformes en cours. Une charte de la qualité du service public puis un plan stratégique décennal de modernisation de l’État ont été élaborés pour assainir les prestations publiques. Autre dossier important, celui du programme de réforme des finances publiques, qui s’est déroulé de façon satisfaisante. Néanmoins, si une tendance à l’amélioration du système national est perceptible, le rapport 2010 de Transparency International vient tout de même relativiser les choses, en plaçant le pays au 98e rang sur 178 pays évalués, alors qu’il était au 79e rang en 2009. Et pour cause, ces données sont largement perceptibles dans le fonctionnement pratique desdits institutions et services étatiques. Au nombre des revendications des groupes syndicaux entre février et mai 2011, l’on retrouve le phénomène de la corruption qui creuse de plus en plus le fossé entre la majorité silencieuse de la population et la minorité dirigeante. D’où la disparité flagrante entre les chiffres et prévisions macroéconomiques et la misère qui demeure galopante au Burkina Faso.

Des réformes non suivies de contrôles stricts, avec la persistance d’une politique d’impunité ne serviront donc qu’à engranger des pertes inutiles dans les efforts consentis. Idem pour ce qui concerne la non profitabilité des ressources issues de l’extraction de l’or, pour la population à la base.

La pauvreté demeure endémique au pays des hommes intègres, en dépit du niveau des performances économiques actuelles et en prévision, la tendance étant fortement portée à l’amélioration des indicateurs sociaux. Une enquête sur les conditions de vie des ménages au Burkina Faso fait état de la pauvreté patente, établie à encore 43.9 % de la population en 2009. Une tendance en hausse d’autant plus que le pays a été soumis à une crise alimentaire au second semestre se l’année 2011, au même titre que d’autres pays sahéliens tels que le Mali, le Niger et la Mauritanie. Une autre crise conjoncturelle mais politique cette fois-ci pourrait alors lui être on ne peut plus préjudiciable.

 

2-      La démocratie rectifiée et l’impossible changement

Situation sociopolitique: les vestiges d’une révolution inachevée

Le 15 octobre 2011, cela faisait vingt-quatre ans que Thomas Sankara, le leader de la « Révolution démocratique et populaire »[2] avait été assassiné, lors d’un coup d’Etat mené contre son gouvernement, par le capitaine Blaise Compaoré, alors n°2 du gouvernement révolutionnaire. Troisième coup d’Etat dans le pays, après son accession à l’indépendance le 5 août 1960, mettant un terme à la révolution historique menée de main de maître par cette figure de proue africaine, Thomas Sankara.

Les deux premières années de la révolution, avaient été particulièrement productrices de bons résultats d’ensemble dans le secteur social. La première réussite notable avait alors été la mobilisation de la population autour des objectifs du pouvoir, ce qui a impulsé entre autres des progrès sensibles en matière de santé publique. La deuxième marque de succès du plan révolutionnaire représente les résultats ayant suivi la lutte contre l’érosion et la gestion des ressources hydrauliques. Un fait majeur dans un pays exposé de façon cyclique aux déficits pluviométriques, pouvant impacter sur la production agricole et la sécurité alimentaire. La troisième a permis une émancipation sociale et de la femme en particulier, en dépit de la rigueur des programmes sociaux établis et des pesanteurs qui pouvaient persister dans un pays à forte tradition séculaire.

Néanmoins, l’expérience révolutionnaire va se trouver plombée par une longue crise politique et sociale. D’une part, les nombreux sacrifices qu’exigeait le Conseil National de la Révolution de la part des salariés urbains avaient commencé à montrer des signes de lassitude. Ils étaient astreints à des mesures drastiques telles que le blocage des salaires, les contributions financières imposées au titre de la rigueur budgétaire, la participation obligatoire aux activités révolutionnaires, puis l’encadrement systématique et autoritaire[3].

Par contre, il était aisé de noter dans l’autre sens, l’indifférence de la paysannerie moins réceptive aux mots d’ordre révolutionnaires. La société civile non plus n’avait pas pour autant été pionnière de la mise en œuvre des différents programmes du système d’exception alors en place. Ceci a eu pour conséquence un effet d’entraînement sur la Réorganisation Agro-Foncière, qui s’est soldée par un échec, alors qu’elle constituait l’une des deux principales réformes politiques du régime. Les syndicats et milieux économiques privés s’étaient également retrouvés dans une certaine mesure dans ce camp, en raison des atteintes aux libertés publiques et des impacts des mesures sur le pouvoir d’achat. En mettant en avant sa volonté et sa détermination à agir pour l’épanouissement de son peuple, le CNR avait sans doute et à tord, mis l’accent sur la limitation du droit à l’expression. Sa politique sociale était en effet comparable à celle qu’il aurait pu avoir à l’égard d’un bataillon d’une armée[4]. Les tensions sociales se sont trouvées de plus en plus exacerbées et au final, une refonte de la gouvernance du pays s’est avérée inévitable[5].

Dès le début des années quatre-vingt-dix, l’on assiste à l’adoption d’une nouvelle Constitution par référendum, puis à l’instauration d’un multipartisme. Le Burkina Faso a dès lors suivi la traînée de poudre qui insufflait sur le continent africain, une dynamique globale de rupture avec l’autoritarisme, de mise en œuvre de réformes politiques démocratiques et de libéralisation économique. La succession de scrutins dès cette date témoin, a permis d’instaurer un contexte politique national caractérisé par une stabilité institutionnelle significative. Les élections aussi bien municipales, législatives que celle présidentielle régulièrement organisées sous l’accompagnement des bailleurs de fonds ont ainsi marqué positivement le déroulement du processus démocratique en marche[6].

Désillusion néanmoins, d’autant plus qu’au final, en lieux et place d’un changement réel dans la gouvernance du pays, il a été dans le fond, question d’une redistribution des cartes dans les méandres des vestiges de la révolution. La « déconnection » voulue et proclamée en mai 1991 a eu du mal à se faire dans un certain nombre de secteurs, en raison de la politique dirigiste du régime. Ce faisant, les pouvoirs exécutif, législatif et même judiciaire, restent aux prises du parti majoritaire, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP). Il a également une forte influence au sein de la majorité des communes décentralisées, de l’appareil administratif, bénéficie du soutien d’une part importante de la chefferie coutumière et jouit d’une très bonne collaboration avec les principaux entrepreneurs économiques du pays. Ce qui a pour corolaire de réduire à sa plus singulière expression, l’opposition, disposant d’une marge de manœuvre dérisoire dans le jeu politique du pays des hommes intègres. Un mode de gouvernance qui reflète donc à souhait la qualité et le niveau actuel de la culture démocratique burkinabè.

L’échiquier politique burkinabè sous les feux de la rampe

La transition démocratique au Burkina Faso, malgré des lacunes, a tout de même permis de mettre en place des institutions demeurées stables pendant de nombreuses années, avec l’organisation d’élections plus ou moins régulières et stables.

Les autorités nationales ont clairement exprimé leur volonté d’engager le pays sur la voie de la démocratie et de la bonne gouvernance. De nombreuses réformes ont été effectuées dans ce sens, aboutissant à un assainissement de l’économie et des recettes du pays, même si certaines crises politiques demeurent obscures, tel l’assassinant du journaliste Norbert Zongo, participant à entacher en quelque sorte la légitimité du pouvoir en place.

Le plus grand défi auquel sera confronté le Burkina Faso dans les mois à venir constitue la gestion du pouvoir en 2015. Deux scénarii s’imposent dès lors et tournent atour de la modification ou non de l’article 37 de la Constitution qui statue sur le nombre limité de mandats présidentiels. Le premier scénario, celui où Blaise Compaoré se décide de ne pas modifier la Loi fondamentale en sa faveur, laissant comme épreuve à son successeur, de maintenir, sinon d’accroître le niveau de vie des Burkinabè. Là encore, la transition peut s’avérer inquiétante. Ce sera le meilleur indicateur pour juger de la maturité et de la gouvernabilité de la société civile et des politiques du pays. Le deuxième scénario, celui où le président actuel se campe aux rennes du pouvoir, quelques soient les motivations et arguments avancées. Les possibilités pour que le scénario social catastrophe se déroule seront alors considérables.

3-      Le mécontentement social et les effets du “printemps arabe”

D’une crise sociale mineure à une tension nationale

Pour une première fois semble t-il, les revendications dans la rue ont mobilisé à la fois la société civile et les militaires. Il serait cependant assez erroné d’attribuer systématiquement ces événements à une possible extension de la situation du printemps arabe. D’abord parce que contrairement aux cas observés en Afrique du Nord et qui continuent de remodeler la sphère politique des pays arabes concernés, il ne s’est pas seulement agi d’une mobilisation de la société civile assoiffée de renouveau dans les institutions. Au Burkina Faso, les militaires ont aussi participé à la crise, sinon qu’ils en ont même été les précurseurs. Quoique le but par rapport au printemps arabe demeure dans une certaine mesure le même, l’accès à de meilleures conditions de vie.

Ensuite, au Burkina Faso, pour l’heure, et ceci, jusqu’en 2015, seuil où doit se faire la transition politique, les protestataires ne réclament pas forcément un changement de la classe dirigeante, mais simplement une amélioration de leurs situations. Ceci s’est d’ailleurs manifesté à maintes reprises dans la relative accalmie observée après certains heurts, dès lors que le gouvernement a su apporter dans les délais une réponse satisfaisante aux protestataires. La stratégie mise en œuvre est d’ailleurs remarquable, d’autant plus qu’elle constitue pour le gouvernement de Ouagadougou, à organiser systématiquement des séances de concertation, avec la société civile, une sorte de mobilisation des forces vives de la nation, affichant ainsi une volonté de dialoguer, et d’améliorer sa gouvernance. Le fait majeur, ce n’est donc pas une volonté de changement de régime, et plus précisément du Chef de l’Etat, même si au final, le président Blaise Compaoré a joué la carte de l’assainissement au sein des membres de son gouvernement.

Par ailleurs, une observation plus attentive montre certes la volonté du peuple burkinabè de connaître une amélioration de ses conditions de vie pour le moins précaires, mais également une soif de justice. Plusieurs couches sociales avaient participé aux manifestations au début de l’année 2011, pour des raisons différentes en définitive, mais liées.

En février, des manifestations d’une extrême intensité avaient opposé des étudiants et policiers, après la mort d’un élève, Justin Zongo, dans des circonstances plutôt confuses. Par la suite, un autre mouvement, isolé cette fois, a provoqué d’autres rassemblements d’élèves et d’étudiants organisés dans tout le pays, en vue d’obtenir le « respect des franchises scolaires et universitaires ». Les étudiants réclamaient dans le même temps le « départ » des forces de police qui stationnaient sur les campus. Rassemblements qui avaient néanmoins été réprimées dans la région du centre-ouest, se soldant par un bilan de six morts au nombre desquels quatre étudiants, provoquant d’avantage la colère des manifestants. En dépit des appels à l’accalmie du gouvernement, et des tentatives de fermeture des établissements scolaires, en deux mois, les manifestations s’étaient étendues à diverses régions du pays, pour réclamer que justice soit rendue en mémoire des personnes tuées.

La recherche de justice

Après que cinq militaires avaient été condamnés pour des affaires de mœurs et de viol, d’autres militaires étaient sortis de leurs casernes et avaient, en signe de protestation, tiré des coups de feu dans les rues et pillé des boutiques. Les cinq militaires avaient été automatiquement libérés, entraînant de fait la suspension de leurs activités par les professionnels de la justice. La tendance du gouvernement à satisfaire systématiquement les revendications des militaires contrairement à celles des autres travailleurs, a contribué à la participation de ce corps aux mouvements de révolte, mais aussi celle de plusieurs syndicalistes. Deux réponses s’étaient succédées après ces derniers événements. Premièrement, celle des militaires, qui ont tiré à la fin du mois de mars, le 29, une roquette sur le palais de justice de la ville de Fada N’Gourma, dans l’est du pays. Deuxièmement, une tentative de mutinerie à la prison civile de Bobo Dioulasso, dans le sud-ouest du Burkina Faso, réprimée par les militaires, faisant une victime et de nombreux blessés. Les prisonniers réclamaient une reprise des activités de justice, pour connaître des affaires pour lesquelles ils étaient inculpés. Ils protestaient également contre la surpopulation carcérale, et « la lourdeur des peines liées à l’application de la loi sur le grand banditisme ». Quant à l’appareil judiciaire burkinabé, il exigeait désormais la garantie d’une meilleure sécurité puis la restauration du palais de justice en partie détruit, ainsi que celui de Ouagadougou.

C’est en avril que des appels pour une démission du président Blaise Compaoré avaient commencé à s’élever. Des dizaines de milliers de manifestants rassemblant une quarantaine d’associations et de syndicats, avaient quant à eux comme motivation le niveau important du coût de la vie et « l’impunité du régime hyper-autoritaire ». Une grève des enseignants burkinabè avait suivi, avec la participation des syndicats de l’éducation, à savoir le Syndicat national des enseignants du secondaire et du supérieur (SNESS) et le Syndicat national des travailleurs de l’éducation et de la recherche (Synter). Une grève qui visait à obtenir du gouvernement de meilleures conditions de travail et des augmentations salariales promises depuis 2006.

C’est dans ce conteste qu’une mutinerie de la garde présidentielle du président a éclaté à son tour, avec des retentissements de coups de feux dans certaines régions. De nombreux magasins de commerce ont été pillé par les mutins, provoquant cette fois la colère des commerçants qui à leur tour, sont entrés dans la vague des protestations.

En signe d’exaspération, les symboles du gouvernement tels que le siège du parti au pouvoir, la mairie de Ouagadougou, le Ministère du commerce et l’Assemblée nationale ont été attaqués. En trois jours, les incidents ont fait 45 blessés par balle, de nombreuses dégradations matérielles et « quelques cas de viols ».

Fait marquant donc la différence entre les événements du printemps arabe et la crise au Burkina, les tensions ont suivi une logique d’effet domino, au niveau de différentes couches sociales, réclamant des avantages précis. Il y avait donc au Burkina Faso, en fonction des corps impliqués dans le mouvement, des interlocuteurs avec qui négocier un accord, contrairement aux cas du printemps arabe.

Les tensions sociopolitiques dans le monde arabe et ailleurs en Afrique devraient donc plutôt être appréhendées à la carte. La mutinerie d’une partie de la sécurité du président Blaise Compaoré, la désertion d’une partie de l’armée disposant de munitions, quelques crises sociales éparses visiblement mal gérées, le phénomène de la corruption flagrante au sein du corps administratif ainsi que de nombreuses tensions sociales latentes sont autant d’éléments qui ont conduit à la crise semestrielle qu’à connu le pays des hommes intègres.

En revanche, des points communs entre les deux types de tensions demeurent significatifs, en particulier les facteurs économiques ayant provoqué le vent de révolte dans le septentrion du continent. La problématique de l’absence de perspectives pour les jeunes, le chômage de masse, l’inégale répartition de la richesse, la flambée des prix, l’accès limité mais réel de la population à des réseaux sociaux permettant l’accès à l’information sont autant d’éléments favorisant l’ampleur des manifestations, le nombre des participants, et la temporalité qui y a également joué un rôle majeur.

La crise ivoirienne et celle libyenne, si elles ont participé à la flambée des prix, ont aussi entraîné le retour d’une vague non négligeable des burkinabè qui avaient migré dans une perspective de quête d’emploi. Ceci, dans un contexte critique où dans nombre de régions burkinabè, le chômage demeure endémique.

L’aspect le plus déterminant en définitive sera sans doute la participation, sinon le rôle de l’armée dans le déclenchement de cette crise.

4-      Le contrôle de l’armée: Gage de la survie politique

Les rébellions successives de l’armée burkinabè sont liées quelque peu à des principes sacro-saints de la révolution des années 1980, mais aussi à des questions de leadership.

La problématique du leadership

Passer en revue le leadership au sein de l’armée du Burkina revient indéniablement à poser le problème du mode de recrutement. Les revendications évoquées par les soldats mutins montrent à l’évidence un déficit dans le traitement réservé à ce corps, et mieux, un problème fondamental dans la hiérarchie du corps militaire. Il faut croire que plusieurs d’entre eux aspirent à être enrôlés, plus pour échapper au chômage et à la misère que par véritable aspiration. Mieux, le niveau de formation des nouvelles recrues n’est pas forcément reluisant. Or, Thomas Sankara évoquait déjà qu’: »un militaire sans formation politique est un criminel en puissance ». Non seulement des formations internes n’étaient pas organisées en leur faveur, mais en sus, il semble que les soldats burkinabè soient pour nombre d’entre eux oisifs, ce qui aggrave le sentiment d’appartenir à un corps qui ne permet pas forcément leur épanouissement. Les conditions de vie précaires auxquels ils se trouvent exposés sont aussi loin de favoriser cette prédisposition des soldats face à leur fonction. Les relations entre eux et le reste du peuple semblent aussi loin d’être au beau fixe. Les uns présentant une image d’éternels débiteurs, désœuvrés, portés vers la dépendance à l’alcool, incapables d’assurer la sécurité des autres, qui à leur tour, n’hésitent pas à jeter l’opprobre sur eux. La propension des soldats burkinabè à piller systématiquement des commerces, à recéler des voitures de civils et à commettre des différentes formes de délits attentatoires aux droits de l’homme obéissent donc aux raisonnements les opposant aux civils. Un autre aspect des protestations des mutins, constitue les différends avec les responsables de l’armée, en demi-teinte avec des accusations de détournement et de corruption.

Ceci rejoint d’ailleurs une fois encore, l’un des combats politiques du tenant de la révolution burkinabè, Thomas Sankara, sur l’éviction de l’élitisme de toute organisation au sein de l’armée. « L’armée néo-coloniale qui faisait du militaire un privilégié de la société, cette armée-là est maintenant révolue. Et cela va jusqu’au combat contre l’élitisme. Nous sommes contre la formation élitiste du militaire qui a l’impression que son statut social le classe au-dessus du peuple. Nous sommes contre également les attitudes petites-bourgeoises de l’armée qui croit que le militaire doit être considéré, doit être mieux traité que les autres, et n’a pas les mêmes devoirs. »[7]

Il s’agit, pour prévenir de telles velléités de révolte, de repenser la formation intellectuelle, morale et civique des hommes en treillis. Dans la même veine, il est aussi question de reconsidérer le traitement qui leur est alloué, non pas en tant que mesures survenant en temps de crises, mais en tant que principes devant régir un corps constituant un axe stratégique dans ce qui constitue la stabilité même d’un Etat.

La participation des militaires au renforcement de la démocratie

La participation de l’armée au sein d’un Etat participe assurément à la défense du territoire, à la sécurité du peuple, mais aussi d’un gage de la légitimité de l’Etat. En ce sens, «Les forces de l’ordre sont une nécessité pour l’Etat, quel qu’il soit [parce que] tout pouvoir doit avoir les moyens de la contrainte»[8]. La participation de l’armée à l’exercice du pouvoir, même si elle devrait se faire indirecte et ciblée, demeure donc importante. «L’armée, explique Blaise CAMPAORE, a participé au processus (de démocratisation), que ce soit au niveau de la commission qui a rédigé le projet ou au niveau des assises nationales, pour préparer le texte en vue du référendum et aussi des élections, l’armée a contribué à la mise en place des institutions.[9]»

Du fait qu’elle constitue un corps d’Etat, l’armée, «ayant une spécialisation fonctionnelle axée sur la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la nation est une réalité qui fait sens en Afrique[10]. » Mais du fait de nombreux facteurs déstabilisateurs et crisogènes se combinant en fonction de logiques complexes, ce rôle de l’armée sur le continent est quelque peu rendu inopérant, selon l’immixtion du corps dans la vie politique ou selon son organisation interne. Au Burkina Faso, c’est plus le deuxième aspect de la question, celui de l’organisation, qui peut être considéré comme à forte incidence sur la vie sociopolitique du pays.

La doctrine de sankara et ses préceptes révolutionnaires faisaient déjà état du rôle dévolu à l’armée dans l’organisation de la société et de sa sécurité. Considérant différents corps des hommes d’armes, Sankara avait affirmé explicitement que  « Certains se spécialisent dans l’infanterie, d’autres dans la cavalerie, d’autres encore dans l’aviation. Mais tout cela ne peut se faire que lorsqu’on a confiance au peuple, et surtout quand on a sa confiance.»[11]

Il reviendrait par conséquent aux détenteurs du pouvoir burkinabè, de resituer le militaire non pas dans ce qu’on pourrait appeler cette dynamique perverse de pertes de valeurs, mais plutôt dans le rôle qui lui est dévolu au sein d’un Etat qui se veut empreint d’une culture démocratique. En ce sens, un rapport plus équilibré et respectueux des libertés publiques du citoyen doit se reconstituer au Burkina Faso entre le peuple et le corps militaire, pour éviter que des phénomènes sociaux de faible ampleur ne finissent par s’accumuler, s’exacerber et déstructurent cette société en pleine explosion démographique.

5-      Portée et limite des réformes annoncées

L’accalmie relative que l’on observe à l’intérieur de l’Etat burkinabè tient grâce à deux facteurs déterminants que sont d’une certaine manière la maturité démocratique de la société civile burkinabè, mais également aux nombreuses réformes annoncées au lendemain des révoltes.

La question des réformes annoncées

La première vague de réformes prévues dans le cadre de la résolution de la crise sociopolitique concerne l’armée burkinabè exposée à nombre de défis dans son organisation, puis dans sa constitution intrinsèque.  Dans un premier temps, il est question de satisfaire aux exigences des mutins, afin d’éviter une recrudescence des violences et corollaires de la révolte, aussi bien dans l’immédiat, que dans le long terme. Dans un second temps, se pose la réalité complexe du statut judiciaire des soldats qui se rendent coupables de délits ou de manquements aux droits de l’homme, pour ainsi évoquer les différents cas d’atteinte aux mœurs dans lesquels ont été impliqués plusieurs soldats. La tâche est d’autant plus difficile qu’il faut pouvoir répondre favorablement aux soldats qui réclament un adoucissement des peines appliquées à leur encontre, mais aussi aux civils qui protestent contre une justice à deux vitesses, avec une implication abusive du politique pour contenir les mutins.

Une politique de réinsertion et de suivi des soldats et policiers licenciés après la crise devrait pouvoir être élaborée également. Autrement, à défaut d’avoir accès à d’autres opportunités

de travail qui se feront quasi inexistantes, (les employeurs ne voudront certainement pas recruter des soldats accusés de mutinerie et probablement responsables pour certains de pillages et délits de toute sorte pendant la crise) ces soldats radiés pourraient se retrouver ralliés dans des organisations criminelles nationales ou transnationales. En effet, le Burkina Faso se trouve dans une position géostratégique déterminante, (avec une frontière commune avec le Mali) en ce qu’il se trouve confronté comme les pays se trouvant plus au nord, aux menaces d’Aqmi et de Boko Haram, nouveaux visages les plus actifs du terrorisme actuel. Le mode de ralliement desdits groupes se faisant sur une matrice de jeunes désœuvrés et délaissés par les politiques, il serait assez aisé pour eux de parvenir à étendre leurs actions dans la région. Quant à la question de la transition, il faut croire qu’en définitive, les ajustements constitutionnels constituant une « technique ‘’soft’’ de conservation du pouvoir »[12], une transition mal gérée au pays des hommes intègres pourrait remettre en cause toutes les réformes annoncées et entreprises depuis deux années.

La gestion civile de la crise

Il en est de même pour les réformes qui devraient se poursuivre dans le cadre d’une meilleure gouvernance de l’Etat. Le prochain seuil déterminant la stabilisation définitive de cet Etat du Sahel demeure celui de la transition politique. Aussi bien considérant une véritable transition, c’est-à dire exit la présence à la tête de l’Etat du président Blaise Compaoré, que considérant une transition avec une nouvelle participation de l’actuel Chef de l’Etat. En tout état de cause, le peuple burkinabè demeure un peuple doté d’une grande maturité politique, et le seul fait de satisfaire à leurs besoins vitaux et aux impératifs de justice suffiraient à calmer les tentatives de soulèvements, quelques soient leur intensité au départ.


[1] Source : Bedossa et Letilly, 2011 et actualisation avec données FMI, 2011.

[2] Révolution menée du 4 août 1983 au 15 octobre 1987.

[3] Pascal Labazée, « La voie étroite de la révolution burkinabè » in Le monde diplomatique, février 1985

[4] Blaise Compaoré : « Les masses en avaient marre de Sankara » La Croix du 4 novembre 1987

[5] « Haute Volta : l’art difficile de mobiliser les masses » in Le monde de juillet 1984

[6] « Burkina, Compaoré est-il en train de réussir ? » Jeune Afrique du 2 mars 1988

[7] Propos recueillis par Saïd Ould-Khelifa, Publié dans l’hebdomadaire Révolution N°196 du 2 décembre 1983 p. 58 à 61.

 

[8] A. Etchegoyen, Figures du pouvoir, Paris, Nathan Université, 1994, p. 124.

[9] Blaise Compaoré, Interview à Jeune Afrique Economie, N° 154, avril 1992, page 51.

[10] Dr John Godonou Dossou, « Etat de droit et forces de défense en Afrique noire francophone »

[11] Extrait du discours d’orientation politique (DOP) prononcé le 2 octobre 1983 à la radio. http://thomassankara.net/spip.php?article51

 

[12] Dr John Godonou Dossou, « Etat de droit et forces de défense en Afrique noire francophone »