Ben Laden mort, « La bataille morale culturelle » continue

Le 22 mars 2012, Dans Terrorisme, Par Caludia Togbe

–    2 mai 2011 ou l’affaiblissement d’Al Qaida Après le 11 septembre 2001, le 2 mai 2011 a été considéré par nombre d’analystes comme étant la date de décès d’Al Qaida et donc de la nébuleuse terroriste. La deuxième date a pu pendant quelques mois donner raison aux tenants de cette thèse, compte tenu des […]

–    2 mai 2011 ou l’affaiblissement d’Al Qaida
Après le 11 septembre 2001, le 2 mai 2011 a été considéré par nombre d’analystes comme étant la date de décès d’Al Qaida et donc de la nébuleuse terroriste. La deuxième date a pu pendant quelques mois donner raison aux tenants de cette thèse, compte tenu des mouvements qui ont pu se dérouler au sein du groupe, à la cessation des actes terroristes ou à leur diminution du moins et à la réorganisation qui s’est avérée nécessaire après la mort d’Oussama Ben Laden.
Cette réorganisation était d’autant plus nécessaire qu’il leur fallait trouver une figure emblématique à la hauteur de Ben Laden. Ce dernier avait en effet été soutenu à un moment donné par près de 60% de la population arabe, tous pays arabes confondus et avait réussi à se hisser au rang d’icône dans la région.
–    Désillusion sur la mort du terrorisme
Il faut croire que c’était assez précoce de penser que les idéaux du groupe Al Qaida auraient cessé de faire sens avec la disparition du guerrier Ben Laden, parce qu’il avait fini par éveiller une identité musulmane renaissante à la face du monde et des grandes puissances en particulier. Faire abstraction de tout ce qui avait été monté, construit et de tout l’endoctrinement effectué aurait donc été assez simpliste. A preuve, le terrorisme promu par les ténors de la nébuleuse Al Qaida a trouvé un écho favorable entre autres au Nigeria avec Boko Haram par exemple, puis avec les actes mesurés et assumés d’un jeune arabe sur le territoire français. Mohamed Merah a réalisé à une échelle beaucoup plus réduite, ce qu’avait pensé, conduit et réalisé Oussama Ben Laden contre les puissances occidentales, et ceci, moins d’une année après la mort de ce dernier.
–    Le troisième âge du terrorisme djihadiste
Le premier âge du terrorisme teinté de la méthodologie de Khomeyni reprise par Ben Laden se limitait aux attaques contre les puissances occidentales, mais en dehors de leurs territoires. Les cibles étaient alors les ambassades ou les intérêts des puissances occidentales marqués par le critère d’extraterritorialité.
Le deuxième âge aurait importé le terrorisme sur les territoires européens et américains en particulier. Le 11 septembre 2001 en a été l’apothéose.
Le troisième âge du terrorisme djihadiste s’est davantage affirmé le 21 mars 2012, avec Mohamed Merah ; mais en réalité, aucun pays ne devrait se sentir épargné par l’ouverture de ce 3ème âge. La question est d’autant plus préoccupante qu’elle est caractérisée par deux critères difficilement maîtrisables par les services secrets, quels qu’ils soient.
*Premier critère : la présence d’Al Qaida en Europe est polymorphe et difficile à cerner. Elle s’est longtemps manifestée par des groupes islamiques partageant le même mot d’ordre et des cellules indépendantes qui se réclament de la lutte prônée par la nébuleuse Al Qaida. Mais le temps où le vétéran moudjahid expérimenté recrutait, formait et dirigeait un réseau semble révolu, d’où le deuxième critère.
*Le second élément prouve d’ailleurs que la progression des djihadistes, en particulier sur le territoire européen est davantage préoccupante, avec la présence de « touristes djihadistes » et mieux, celle de jeunes ayant aussi la nationalité du pays occidental qu’ils sont prêts à attaquer.
–  Mort de Mohamed Merah : « un terme à l’angoisse »
La réaction d’une partie de la classe politique française avant le décès du jeune Algérien laisse présager que la France ne se sentait pas forcément impliquée dans la responsabilité à l’origine de la justice qu’a voulu rendre le jeune homme à la mémoire des enfants palestiniens. Après l’opération du Raid à Toulouse, tout porte à croire dans les réactions des politiques, qu’une fois ce problème résolu, la France peut à nouveau baisser la garde.
Mais c’est oublier que cet acte de terreur est une réaction à la politique étrangère française, et qu’il y a désormais un élément à retenir : c’est que le règne des puissances occidentales est en train d’être terni et réduit par des pays émergents, qui eux-mêmes sont en train d’être secondés. La responsabilité internationale de l’individu reconnu comme étant aussi un acteur des relations internationales s’accompagne désormais de la réclamation du droit à la liberté et à la justice.
–    Le pouvoir de la vox populi
Ce pouvoir s’exprime de diverses manières en fonction des régions. En ce qui concerne le monde arabe, une minorité a opté pour le combat djihadiste, une autre, et la majorité d’ailleurs, pour celui pacifiste, à travers les révolutions ou le printemps arabe. En Asie, on assiste à un éveil progressif, mais certain des peuples. Les Japonais qui ont toujours fait montre d’une discipline incompréhensible par ailleurs tant à l’égard de leurs gouvernements qu’à l’égard du déchaînement de la nature avec le séisme du 11 mars et de la crise nucléaire qui en a résulté, demandent de plus en plus des comptes à la minorité dirigeante. En Chine, le phénomène se produit plutôt dans quelques villages et au sein de la jeunesse, et le même schéma pourrait se produire en Coré du nord, mais l’élément temporel y sera beaucoup plus lourd qu’ailleurs et dépendra pour beaucoup de l’évolution de la gouvernance du pays par Kim Jong-Un. En Afrique, l’on assiste à la montée du terrorisme dans le Sahel et en Afrique subsaharienne, au « terrorisme pirate » dans le Golfe de Guinée et dans la corne de l’Afrique, puis enfin à une tout autre donne : les coups d’Etat que certains appellent « démocratiques ».
Cette dernière forme de manifestation de la vox populi peut s’avérer dangereuse à plusieurs égards, à l’heure actuelle, compte tenu de l’effet de contagion que portent les coups d’Etat et de la vulnérabilité de la culture politique en vogue sur le continent africain. Mais dans le même temps, cela peut traduire une volonté des peuples d’accéder à une gouvernance plus transparente et à une meilleure répartition des ressources.

Gouvernance politique et violences sociales au Nigeria

Le 10 novembre 2011, Dans Développement, Politique, Par Caludia Togbe

Il serait illusoire de passer en revue les événements socio-politiques de l’Afrique de l’ouest ces dernières semaines sans évoquer la question de la violence au Nigeria en tête d’affiche. Les mesures du gouvernement de Goodluck Jonathan pour faire cesser cette spirale de violence semblent s’essouffler. Trois jours après la descente des forces de l’ordre pour […]

Il serait illusoire de passer en revue les événements socio-politiques de l’Afrique de l’ouest ces dernières semaines sans évoquer la question de la violence au Nigeria en tête d’affiche. Les mesures du gouvernement de Goodluck Jonathan pour faire cesser cette spirale de violence semblent s’essouffler. Trois jours après la descente des forces de l’ordre pour déloger les terroristes, ces derniers frappent à nouveau, causant plus d’une centaine de victimes. Les négociations y sont passées. L’argument de la force aussi. En vain.

Géo localisation de Boko Haram au Nigeria

L’Etat de Borno: l’une des régions les plus déshéritées du Nigeria. Pendant longtemps, Maiduguri sa capitale, a été une ville où musulmans et chrétiens coexistaient en toute quiétude. Les habitants n’étaient pas encore regardants sur la tenue vestimentaire des femmes, ni la vie joyeuse de la ville, avec ses nombreux débits de boisson et ses prostituées. Dans cette région au climat austère, on pouvait cependant se rendre à l’évidence de la paupérisation ambiante. Beaucoup de jeunes étaient abandonnés à eux-mêmes dans les rues, à défaut d’un système éducatif adéquat et organisé.

Les écoles coraniques ont pris la relève, grâce aux connections avec des institutions religieuses ou organisations humanitaires dans le monde arabe, dont ils bénéficiaient du financement. Puis la secte Boko Haram s’est faite pionnière de cette récupération de jeunes « délaissés », ainsi que le porte-parole du peuple en proie à la pauvreté. Le problème: le nom du groupe signifie en langue haoussa: « l’éducation occidentale est un péché ».

Jusqu’à la répression de 2009, les combattants islamistes étaient actifs dans leur fief de Maiduguri, capitale de l’Etat de Borno (nord-est), près des frontières du Cameroun, du Niger et du Tchad. Depuis, la situation de leur base reste inconnue.

Evolution de la secte

De 2004 à 2009, le groupe prend de l’ampleur, et on lui impute de nombreuses attaques de postes de police, et de nombreux accrochages avec les forces de sécurité fédérales. Le groupe Boko Haram s’est employé à recruter ses membres parmi les jeunes défavorisés de l’état de Borno, puis les a endoctriné. L’affaire des caricatures de Mahomet va révéler la secte au monde entier. Les manifestations qu’elle a organisées le 19 février 2006 vont se muer en actes de violence dirigés contre les chrétiens. Elles font 15 morts. De nombreuses boutiques appartenant à des chrétiens et des églises sont saccagées ou incendiées.

En juillet 2009, ils lancent une vaste offensive dans 4 Etats du nord du Nigeria, mais la contre-offensive de l’armée est d’une rare violence, et plus de 1000 combattants de Boko Haram sont tués, puis leur leader capturé et exécuté par les commandos nigerians. Et pourtant, les attentats sont loin de connaître un terme.

Contexte politique

Bien que le principe du « Zoning » ne soit pas inscrit dans la Constitution, en tant qu’accord interne au Parti Démocratique du Peuple (PDP), parti par ailleurs dominant au Nigeria, l’un des principes majeurs prévoit une alternance du pouvoir entre chrétiens et musulmans tous les deux mandats, soit tous les huit ans. Le mandat de 2007 d’Umaru Yar’Adua, musulman du Nord, étant son premier mandat, après la gouvernance de Olusegun Obasanjo, le candidat à la présidentielle de 2011 aurait dû être de fait, un musulman.

En se présentant puis en remportant les présidentielles, Goodluck Jonathan a mis fin à ce principe d’alternance, compte tenu de son origine, situation qui a révolté nombre de musulmans opposés. Du côté de la secte Boko Haram, on assiste plutôt à une résurgence de la violence.

Jusqu’à récemment, Boko Haram était actif dans le Nord-est du pays uniquement. Ses activités se focalisaient essentiellement dans les Etats de Borno, Yobe, Bauchi et Adawa. Néanmoins, le 26 août 2011, Boko Haram crée la surprise en perpétrant un attentat suicide contre le siège de l’ONU à Abuja, qui a fait 24 morts. Désormais, la secte veut faire comprendre qu’elle peut frapper aussi bien dans les Etats du nord du pays, mais également dans le centre. Et mieux, qu’elle peut se faire présente et semer la terreur, y compris en présence des forces de sécurité. D’où les cibles que constituent les postes de police, les centres de renseignement les plus sécurisés, puis le cœur même de la présence de l’organisation universelle au Nigeria, l’un des géants économiques du continent africain.

La democrazy du pays le plus peuplé du continent

D’aucuns redoutent une connexion récente ou même lointaine de Boko Haram avec Al Qaida. Et ceci, en raison des moyens de plus en plus sophistiqués du groupe mais également des modes d’action que constituent les attentas-suicide de membres de la secte. Une réalité fort probable, mais loin d’être étonnante.

Il faut croire que l’idéologie de la secte a connu une mutation dans le temps. Au départ, il était question de combattre la mauvaise gouvernance du pouvoir en place, ou de celui décentralisé, laissant les populations à l’épreuve de la misère, sans appui social ni économique. Il fallait donc pour répondre favorablement à leurs revendications, établir un Etat islamique et faire appliquer rigoureusement la charia dans les 36 Etats du Nigeria.

Puis, la question de la religion a opposé Boko Haram à d’autres groupes musulmans. Les points de discorde reposaient soit sur l’interprétation du livre saint, soit sur l’application stricte de la charia ou encore sur les critiques à l’égard du mouvement.  Les autres religions, en particulier celle chrétienne ne sera pas non plus épargnée. En ce qui concerne les institutions politiques et liées à la sécurité, c’est monnaie courante. Il en est de même pour les assassinats perpétrés à l’encontre de responsables politiques. D’aucuns en arrivent même à voir dans la même secte Boko Haram un monstre à trois têtes dont l’une se chargerait des crimes politiques auxquels l’on assiste indépendamment de l’activité terroriste du groupe.

La secte aurait fini par faire de religion et de politique, deux éléments indissociables de la gouvernance au Nigeria. Et pour ce faire, tous les moyens seront bons pour mener la lutte, y compris une alliance avec Al Qaida. La force utilisée par les autorités pour venir à bout de ce mal n’est certainement pas la meilleure. Mais au-delà, en dehors des négociations menées ou à venir auprès des membres de Boko Haram, demeurer dans le statut quo en ce qui concerne la gouvernance locale et la situation sociale des habitants ne permettra certainement pas de résoudre un fléau plus à encrage de paupérisation qu’autre chose.

Le diabolicus hitléricus au Nigeria n’est ni le terrorisme, ni Boko Haram, mais plutôt le tandem « gouvernance politique et pauvreté ».