La banalisation de l’usage du vote

Le 7 septembre 2012, Dans Bulletins électoraux, Par Caludia Togbe

Dans son introduction au Dictionnaire du vote , René Rémond avance le caractère de l’universalité du vote, caractère davantage mis en exergue dans les nombreux recours au vote dans les différentes institutions et groupes associatifs. On retrouve le vote dans les conseils d’administration d’entreprises, les structures de logement social, les organisations de Sécurité sociale, les […]

Dans son introduction au Dictionnaire du vote , René Rémond avance le caractère de l’universalité du vote, caractère davantage mis en exergue dans les nombreux recours au vote dans les différentes institutions et groupes associatifs. On retrouve le vote dans les conseils d’administration d’entreprises, les structures de logement social, les organisations de Sécurité sociale, les associations, les communautés religieuses, etc. Il est difficile de parvenir à faire référence à un cors associatif dopé ou non par des grèves, des manifestations, fonctionnant régulièrement, sans pour autant qu’à aucun moment, n’intervienne une procédure de vote en vue d’élire des représentants. Il s’est ainsi formé au fil du temps ce qu’Elisabeth Dupoirier appelle une « civilisation du vote».

On vote également pour divers buts, à savoir l’élection de représentants, l’élection d’une personne à une fonction déterminée dans un groupe, ou encore pour adopter des textes. Les moyens eux aussi se diversifient pour permettre aux usagers d’exercer leur volonté. On vote dans l’urne ou par des gestes ; on opine du bras, on vote à main levée, à travers le bulletin, en faisant entendre sa voix, ou en faisant voir sa tête ; on vote par approbation ou par abstention. Autant d’utilisation du vote qui poussent Pascal Perrineau  à parler des « usages du vote ».
Ce qui néanmoins fait la grande différence entre toutes ces formes de vote et celui doté du caractère politique ou administratif mais lié à la représentation de tout un peuple ou d’une région, c’est comme l’affirme René Rémond , « l’exercice du suffrage universel et le postulat qui fait de ce dernier la seule source de légitimation du pouvoir politique».

Il est difficile de comprendre au final que cet exercice qui anime tant d’engouement dans autant de structures, groupes et à autant d’occasions n’entraîne pas forcément le même sentiment d’adhésion lorsqu’il s’agit des votes au niveau national.
Le dictionnaire Encarta définit par « banalisation », « le fait de rendre ou de devenir commun et de passer dans les habitudes de vie ». Le Larousse  quant à lui offre une définition beaucoup plus explicite du mot. Il s’agit de l’« action de rendre banal, commun ou courant quelque chose, de lui ôter son caractère rare ou original » ; il le définit également en tant qu’ « action de placer quelque chose sous le droit commun, de le soustraire à une affectation »spéciale ou de le priver de ses marques distinctives ». La banalisation du vote revient donc à en faire un instrument qui entre dans les habitudes sociétales de l’électeur. Il userait de ce vote tout comme il prendrait un bus pour se déplacer, plutôt qu’une voiture. Le citoyen a donc la faculté de voter, il lui revient par conséquent ou l’exercer ou de ne pas le faire.

La problématique du caractère obligatoire ou facultatif du vote se pose de fait. Véronique Bertile en fait cas dans Les paradoxes de la démocratie : droits et devoirs de l’lecteur et de l’élu . Pour l’auteur, « Chaque citoyen, lorsqu’il vote, exerce un droit qui lui appartient en propre en tant que détenteur d’une parcelle de la souveraineté, droit qu’il peut ne pas exercer. » L’abstentionnisme, dès lors qu’il atteint un certain seuil, peut être interprété comme étant une des causes et même une conséquence d’une démocratie en crise, puisque la représentativité de l’élu peut être remise en cause dans la légitimité de ses décisions et actions. D’où le lien entre abstention, légitimité des élus et crises des systèmes démocratiques en dépit du caractère libre et régulier de l’élection.

L’avertissement de Paul Brousse plus d’un siècle et demi après sur les systèmes de représentation trouve largement dans les taux de plus en plus élevé d’abstention aussi bien en Europe qu’en Afrique, son élément justificatif. A travers son interrogation « Où est la représentation ? », il évoque plusieurs questionnements que sont «Les politiques menées depuis des décennies profitent-elles réellement aux classes populaires ? Expriment-elles vraiment leur volonté ? Combien d’ouvriers, d’employés, de chômeurs siègent à l’Assemblée, et combien d’avocats, de dirigeants d’entreprises, de hauts fonctionnaires ? »  C’est peut-être la réponse négative à ces questions qui fonde le désintérêt des citoyens qui ne votent pas en dépit de leur capacité à le faire. S’il faut appliquer l’affirmation de Philippe Braud  «L’électeur vote par plaisir, beaucoup plus que pour défendre des intérêts » au comportement des abstentionnistes africains, il serait aisé de conclure qu’à partir du moment où les politiques des gouvernements qui se sont succédé au cours de plusieurs cycles électoraux n’ont pas convaincu cette catégorie d’électeur, il n’y a plus aucun plaisir, aucune obligation fut-elle-même morale, à accomplir l’acte de vote, puisqu’il n’en ressort rien au final.

Le cas le plus frappant en Afrique est celui malien, qui a enregistré sur plusieurs cycles électoraux, des taux record d’abstention.

Le paradoxe est pourtant que plusieurs études ont mis en exergue la qualité de la bonne gouvernance au Mali. Deux enquêtes d’opinion menées par Afro baromètre en 2001, et par la Commission Economique pour l’Afrique (CEA) en 2004 ont conclu que les citoyens maliens ont une perception assez favorable de leur système politique. Pour les auteurs de ces études , le système malien « repose sur des mécanismes qui encouragent une bonne participation du public au processus de décision et donc à la constitution d’une représentation politique: caractère concurrentiel du système, développement de la consultation politique, processus électoral participatif, etc. »

En dépit de ces notes reluisantes qui à l’égard de ce que l’on pourrait considérer comme une démocratie électorale, ou par précaution une jeune démocratie électorale, l’usage du vote par le citoyen s’est raréfié. Cette tendance malienne correspond en même temps à une érosion générale dans le monde, mais est davantage frappante dans ce pays d’Afrique de l’ouest.

Le taux de participation enregistré à l’élection présidentielle en 1992 était de 23,6% au premier tour en 1992 et de 20,9% au deuxième tour.  Au cours du suffrage suivant, en 1997, il était de 29,0%, il n’y avait pas eu de second tour. Les chiffres du taux d’abstention en 2002 convergent vers le même constat : 36,8% au premier tour et 30,2% au deuxième tour. Généralement, les taux d’abstention aux élections législatives sont connus comme étant beaucoup plus bas que ceux à l’élection présidentielle, indépendamment des pays. La même conclusion s’impose donc pour ce deuxième type d’élection politique. Aux législatives de 1992, le taux de participation était de 21,3% et de 21,6% en 1997.
En ce qui concerne le scrutin du 29 avril 2007 pour la présidentielle, le taux de participation  s’élevait à 36,24% et celui des législatives à 33,39% (1er tour) et à 32,19% (2nd) tour.
Le comble du paradoxe est que bien que le taux varie d’une région à l’autre, selon que l’on considère le milieu urbain ou le milieu rural, c’est au niveau du district de Bamako qui constitue l’un des plus grands centres de vote et qui nourrit la convoitise de tous les partis politiques que le plus faible taux de participation (15% au 1er tour des législatives et 13,99% au 2ème tour) est enregistré.
Certes, il est indéniable de prendre en compte le facteur structuro-fonctionnaliste, qui offre une grille de compréhension du vote abstentionniste en Afrique. En effet, plusieurs obstacles se sont à chaque scrutin dressés dans l’organisation des scrutins précédemment évoqués au Mali, renforçant le niveau du taux d’abstention, comme le défaut d’éducation citoyenne, les difficultés liées à l’inscription et surtout à la distribution des cartes d’électeurs et au découpage des circonscriptions électorales, etc. Néanmoins, ce facteur d’analyse ne doit pas non plus dissimuler le fait que « le principe de construction électorale de la légitimité des gouvernants et l’expression de la défiance citoyenne vis-à-vis des pouvoirs ont ainsi pratiquement toujours été liés ». Les votes abstentionnistes ne seraient donc à cet égard pas un phénomène destructeur de la démocratie, bien au contraire. Encore faut-il s’assurer que ces abstentions sont effectivement justifiables dans une large mesure par la pratique de la défiance, dans la logique de ce que Rosanvallon appelle une « démocratie de sanction », ou encore une « contre démocratie ». Pour ce fait, le niveau de maturité non pas de la démocratie nécessairement, mais du peuple s’avère nécessaire. Les citoyens doivent pour ainsi dire avoir l’opportunité d’agir comme des veto players , ce qui n’est pas évident dans l’état actuel des démocraties africaines.

Véronique Bertile prend le contre-pied de ces théories, pour expliquer les taux d’abstention par le caractère facultatif du vote. Elle propose pour cela de rendre le vote obligatoire. Parce qu’au-delà de son utilité pratique et statistique, le caractère obligatoire du vote répondrait à la nature même de la relation démocratique. « Il renvoie à la conception de l’électorat-fonction développée notamment par la théorie de la souveraineté nationale. Dans cette théorie, l’électeur est un des organes de la Nation : il exerce une fonction, non un droit » .
Mais avant d’appliquer en Afrique la théorie de Véronique Bertile sur la nécessité du vote obligatoire, il faudrait déjà qu’il existe sur le continent, des partis politiques fondés sur de véritables bases idéologiques, afin que l’électeur puisse avoir des choix censés et que son opinion soit basé sur un véritable modèle explicatif du vote.
La présence de partis politiques qui proposent différentes idéologies aux citoyens, selon qu’elles soient soft ou hard, à l’image des partis occidentaux de la gauche ou de la droite, de l’extrême pour les deux et d’autres centristes est d’autant plus importante qu’elle permettrait en Afrique de passer des votes liés à la légitimité personnelle de Max Weber ou aux votes ethniques, à des votes objectivement pensés. Il faut pouvoir passer des votes réactifs à des votes idéologisés et en cela, les partis politiques et la société civile ont un grand rôle à jouer. Ce comportement des électeurs se note déjà dans les pays occidentaux, au point où l’on parle de plus en plus de l’ « électeur rationnel ».
A partir de cette option, le vote protestataire pourrait être perçu comme étant un véritable motif expliquant l’abstention en Afrique, bien souvent justifié par l’analphabétisme des populations et le défaut de compréhension du système.
Pourtant, une autre réalité sur le continent africain est qu’en dehors de ceux qui détiennent le droit de vote et décident de ne pas l’exercer, il y a ceux qui sont exclus de droit ou de fait, et font partie pour certains, du taux d’abstention.

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